« La Parole créatrice »

 

Sur Ezekiel 33 :7-9 –

 

 

Chers amis, celles et ceux parmi vous qui viennent régulièrement au culte l’ont peut-être remarqué – enfin je l’espère, ce serait signe que vous faites bien attention : c’est que j’insiste et insiste sur une chose qui me semble primordiale pour notre foi : c’est la force dynamique, créatrice de la bonne parole. La bonne parole n’est pas une parole qui suit la réalité, dans la mesure où simplement elle la constate, la décrit, la confirme – la bonne parole devance la réalité au sens qu’elle la crée, en tous cas la transforme. Et cette dernière façon de considérer la parole nous est devenu étrangère à notre époque trop fortement marquée par l’esprit scientiste. Pour les scientifiques la chose première est la réalité donnée – la parole ne sert qu’à l’analyse et à l’explication de cette réalité donnée première. Du coup la parole devient chose statique. Cet esprit purement scientiste est relativement récent et en plus n’est pas partagé par toute l’humanité, loin s’en faut. Cet esprit est un clair produit de ce qu’on appelle les « Lumières », donc d’une étape dans l’histoire de notre civilisation occidentale. Oui, depuis pour nous la parole a perdu son caractère quelque peu magique – autrement dit dynamique – la parole dynamique s’étant cantonné pour nous par la suite dans le seul domaine de la poésie. Oui, ce sont les poètes qui aujourd’hui encore  comprennent que la parole peut être une force qui crée, qui transforme, qui du coup enrichit la réalité – les poètes, et nous chrétiens, imbibés par l’esprit qui émane du message biblique.

  Je parlais de « réalité ». Prenons maintenant un mot plus lourd – mot qui fait davantage partie du vocabulaire biblique, à savoir le mot « vérité ». La question est : est-ce que la vérité est derrière nous, dans la mesure ou elle est là, posée une fois pour toutes – et nos paroles ne servent qu’à la saisir, définir de la façon la plus adéquate ? Ou est-ce que la vérité serait-elle devant nous, au sens où rien n’est encore fixé de façon définitive puisque tout est encore « en création » - pour ainsi dire, « en création », puisque toujours, et aujourd’hui encore, une parole résonne qui crée, qui transforme, qui dynamise ? Bibliquement parlant c’est bien cette dernière façon de voir qui est juste. Et c’est aussi cette dernière façon de voir qui amène Jésus de nous interdire si fermement de nous juger les uns les autres. Car pour lui, juger le prochain c’est au fond mentir à son sujet. La vérité concernant mon prochain n’est pas posée une fois pour toutes – point. Et maintenant à moi de la verbaliser. « C’est un criminel » - si on en reste là, dans ce jugement définitif, bibliquement parlant on est dans le mensonge. « Tu as commis des actes criminels et abominables – oui, abominables, pas d’excuses ! mais sache que tu es toujours un enfant du Dieu d’amour » - voilà qu’on adresse au prochain une parole créatrice de vérité. En refusant d’enfermer ce prochain dans un jugement définitif, mais en lui disant que malgré ce qu’il a pu faire de mal, il y en a toujours un qui l’aime – c’est-à-dire qui continue à croire en lui, qu’il est capable de mieux, on lui indique qu’une transformation est pour lui de l’ordre du possible. Ainsi une simple parole – bonne parole, adressée à ce prochain, peut être promotrice, créatrice de changement, c’est-à-dire d’une vérité nouvelle, transformée. La vérité n’est pas derrière nous, figée une fois pour toutes – elle est devant nous, dans la mesure où la parole – bonne parole chaque jour l’engendre…

Oui, voilà ce qu’est la force de la parole – la bonne parole venant de la part de Dieu : elle crée, elle transforme – elle l’a fait hier, elle le fait aujourd’hui même, elle le fera demain, et c’est ainsi que la vérité n’est pas donnée une fois pour toutes - non elle est en cours de réalisation (pour ainsi dire), elle est pour nous toujours devant nous. Gare aux fondamentalistes ! Gare aux dogmaticiens ! Ils s’écartent de l’esprit du message biblique quand ils posent soit la lettre de la Bible, soit certains dogmes comme étant des énoncés d’une vérité donnée une fois pour toutes, et à nous simplement d’y adhérer. On est là dans le manque de foi – manque de foi en la puissance de la parole de Dieu, qui aujourd’hui encore est créatrice de sorte à ce que la vérité qu’elle engendre est pour nous toujours une vérité ouverte.

En somme, pour nous la vérité n’est pas un texte, ni un dogme, ni quoi que ce soit qui soit fixé une fois pour toutes – pour nous la vérité est une personne vivante qui nous devance : Jésus-Christ. Avec lui, animés par la parole de Dieu qui aujourd’hui encore nous transforme, et demain aussi nous transformera, nous cheminons vers la vérité, qui se situe devant nous.

 

Chers amis, le passage dans Ezekiel que nous avons lu aujourd’hui est un très clair exemple de ce que je viens de vous dire. « Si je dis au méchant : tu mourras certainement »… Oui, voilà Dieu qui dit au méchant : tu mourras. Ensuite Il dit à Ezekiel, son prophète : « Si toi – après que moi je lui ai dit qu’allait mourir, ne lui dit pas de changer de conduite de sorte à ce qu’il ne mourra pas, je te rendrai responsable de sa mort. Etrange, n’est-ce pas ? D’abord Dieu dit au méchant : tu mourras. Ensuite il exhorte le prophète d’avertir le méchant de quitter sa mauvaise conduite afin qu’il ne meure pas… Dieu serait-Il incohérent ? - Le méchant meure, point – le méchant ne meure pas s’il change de conduit Non, Il n’est pas incohérent – parce que ce n’est point une vérité immuable, posée une fois pour toutes qu’Il prononce quand Il dit au méchant : tu mourras. C’est au contraire une parole dynamique, créatrice qu’Il lui adresse à la fois en lui disant : tu mourras. Une parole de choc – « tu mourras », qui réveille, qui inquiète, et qui ouvre à cette autre parole qu’il prononce à travers le prophète : « change de conduite, et rien n’est encore perdu ». Vous voyez, une parole de vie, qui provoque du changement.

 

Chers amis, vous ne pensez pas que ce passage dans Ezekiel nous interpelle – nous interpelle aujourd’hui plus que jamais ? Non, nous préférons ne pas l’entendre, nous préférons cacher nos têtes dans le sable – vaine exercice ! Qu’on le veuille ou non, ces sinistres messages qui nous parlent de catastrophes imminentes nous parviennent tout de même. Oui, on a beau se fixer sur certains problèmes qui sont encore des problèmes à mesure humain, si ce n’est pour se donner bonne conscience, on a beau se lancer dans une consommation effrénée, comme un drogue qui fait oublier, à compte gouttes ces sinistres messages s’infiltrent tout de même en nos esprits, et commencent à nous hanter – comme tout ce que essayons de refouler nous hante : ces messages qui nous disent que si le premier monde continue son mode de vie (gaspillage, destruction de l’environnement, complaisance par rapport à un écart phénoménal qui continue à se creuser entre riches et pauvres), il n’est pas certain qu’il existera encore un monde – monde tout court, pour nos petits-enfants. Oui, chers amis – dans le temps Dieu aussi adressait sa parole à un peuple qui ne voulait pas l’entendre. Alors Il lui fallait les gros moyens : tu mourras ! Chers amis, commençons par nous laisser réveiller par cette parole qui annonce le désastre, cessons de la refouler, et soyons tous très – très inquiets ! Eh oui, la foi commence par là ! Accueillir une parole qui inquiète – oui, en toute lucidité.

Toutefois, pour nous les choses n’en restent pas là. Dieu ne se borne pas à faire appel à notre lucidité – des personnes lucides, il y en a d’autres à part nous, aussi nous fait-Il l’immense grâce de nous exhorter au changement. Car sa parole vivante réveille – traitement de choc parfois : tu mourras, et dynamise : change de conduite et tu ne mourras pas. Oui, sa parole est ainsi créatrice. Et c’est là notre espérance : tant que Dieu est là pour nous réveiller et nous dynamiser par sa parole vivante rien n’est perdu d’avance. Donc pas de sinistrose, s’il vous plaît ! Nulle raison d’aller pleurnicher dans un petit coin – de toute façon tout va de mal en pire, qu’y puis-je ? Debout ! Dieu est vivant. Sa parole résonne – parole dynamique, créatrice, transformante. Les dangers sont énormes – la puissance de Dieu est encore mille fois plus grande. Nous sommes si petits, si peu nombreux – notre arme, c’est sa parole, qui nous anime – parole devant qui les forces les plus effroyables ne sont rien. Parole qui nous parvient à travers la personne de notre Seigneur Jésus-Christ en qui la mort a été vaincu – cela, oui une fois pour toutes. Oui, voilà la chose qui désormais est derrière nous – la mort. Devant nous la vérité – la vérité de l’amour triomphant, de la paix pour la terre, de la joie pour tous.

 

Amen

 

                                                                                                                                    Gaspard Visser’t Hooft