Matthieu 16 13-20

 

Avant l’événement que l’évangéliste Matthieu nous raconte aujourd’hui, Jésus avait déjà déclaré à ses disciples, toujours selon Matthieu : « nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ». Donc – logiquement, dès lors qu’un homme ou une femme reconnaît en Jésus le Fils de Dieu, le Père, c’est que Dieu Lui-même le lui a fait connaître. « Personne ne peut dire : Jésus est le Seigneur si l’Esprit de Dieu ne l’inspire » - dira l’apôtre Paul. Eh oui, quand Simon-Pierre s’exclame : « tu est le Christ, le Fils du Dieu vivant », Jésus lui répond : « ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. »

  Nous chrétiens, c’est en la simple personne de l’homme Jésus que nous reconnaissons l’amour parfait de Dieu – amour parfait du Dieu éternellement vivant qui malgré le mal et la mort gouverne l’univers et mènera toute chose à bien. L’Eglise exprime cette foi en déclarant que Jésus est « Fils de Dieu ». Mais nous croyons aussi que cette foi n’est pas de l’ordre de la capacité humaine, mais que c’est Dieu, le Père Lui-même qui la suscite en nous, comme un don gratuit. Par lui-même l’homme ne peut arriver à la foi – « l’homme Jésus, voilà l’amour de Dieu qui a vaincu la mort », c’est là un paradoxe contre lequel l’homme naturel ne peut que se heurter : c’est impensable, inconcevable - oui, grotesque ! L’homme y croit uniquement à partir du moment où l’Esprit de Dieu, Dieu Lui-même, lui y amène.

  Chers amis, je viens de lire un roman Néerlandais volumineux, paru assez récemment – c’est aussi cela les vacances, lire des romans ! – dans lequel l’auteur évoque avec beaucoup de nostalgie et de tendresse ses parents et grand parents fermement croyants, membres assidus d’une Eglise Réformée Néerlandaise, mais dans lequel il déclare aussi, avec bien des soupirs, que lui - lui « ne peut plus croire ». Je vous avoue que cela m’a rendu un peu pensif. Il ne peut plus croire – mais bien sûr qu’il ne peut pas croire ! Croire, ce n’est pas du domaine du « pouvoir » humain. Personne ne « peut » croire. L’homme peut raisonner, construire des systèmes logiques, faire de la philosophie, déduire, induire – mais ce n’est pas par cette voie-ci, aussi noble et nécessaire soit-elle, qu’il arrivera à affirmer que l’homme Jésus est l’incarnation de l’amour parfait et victorieux de Dieu. Jamais. La foi, c’est toujours un don de la part de Dieu – c’est son Esprit qui œuvre en nous.

  Au fond, l’auteur dont je vous parle n’a pas tout à fait tort. Ce qui pose problème c’est le mot « plus » - je ne peux plus croire. Par là il suggère qu’autrefois il pouvait croire – ou plutôt que ses parents et grand parents – eux, pouvaient encore croire, ce qui serait devenu impossible aujourd’hui… Mais, ses parents et grand parents ne pouvaient aussi peu croire que lui-même ne le peut aujourd’hui. C’est ce qu’ils savaient – eux. Que la foi, c’est Dieu, le Père – Lui et Lui seul nous y rend capables. Ce qui n’empêche que dans son aveu d’impuissance l’auteur reste très proche de ses parents et grand parents – il est en tous cas beaucoup plus proche d’eux qu’il le serait s’il disait : moi aussi, je peux croire. Là il aurait inscrit la foi dans le registre du « pouvoir » humain – là il se serait vraiment écarté du message de l’Evangile, de la parole de Jésus que Matthieu aujourd’hui nous transmet : « ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ».

  Pour dire, chers amis, qu’il n’y a pas lieu – absolument pas, de se comparer à d’autres quant à la qualité et à la quantité de sa foi. Ca – ça c’est vraiment une personne débordante de foi ! – admirable ! A côté de cette personne – moi, avec ma petite foi chancelante, ou carrément mon manque de foi… Eh quoi ! Il n’y a rien à admirer ! Cette personne-là est aussi démunie que toi-même, et si elle est croyante, ce sera elle la première à l’avouer. « Je ne peux pas croire » - chers amis, la foi commence toujours avec cet aveu d’impuissance, présuppose cet aveu d’impuissance. Que nous soyons devant Dieu les mains vides, « en creux », grand point d’interrogation. Devant Dieu l’homme n’a pas de pouvoir, aucun pouvoir – même pas le pouvoir de croire. Et c’est là – et seulement là qu’il s’apercevra que Dieu, qui en la personne de Jésus nous rejoint, tout proche, de son Esprit doucement, tendrement nous remplit. C’est Lui qui en nous fait germer la foi, la fait pousser comme une plante – dont la tige par moments se courbe sous la pluie, sous les tempêtes – certes (ce sont nos moments de doute et de découragement) mais qui jamais ne se rompt. Qui pousse et qui pousse. Dieu le Père, c’est Lui qui peut tout, qui fait tout – de sorte à ce que, une fois que cela nous est donné de comprendre, nous lui disions, comme le père de l’enfant possédé que Jésus guérit : « Je crois ! Viens toi au secours de mon manque de foi ! »

Reste la question, mais pourquoi y en a-t-il qui croient, et d’autres qui ne croient pas ? Dieu, serait-Il partial, donnant aux uns la foi, ne la donnant pas à d’autres ? Chers amis, voilà ce qui est mystère – un mystère au fond assez troublant. Croire par nous-mêmes, cela n’est pas en notre pouvoir – ce qui par contre est en notre pouvoir, apparemment, c’est de refuser à ce que la puissance de Dieu œuvre en nous, et ce refus se résume justement en le refus de se reconnaître démuni, les mains vides, humble. Toutefois, que cela ne nous inquiètes pas outre mesure ! Grâce à Jésus nous le savons : Dieu veut combler tout humain de ses dons – et comme Il est puissant, Il saura vaincre tout refus, toute résistance. Seulement, cet autre, dont vous déplorez l’incroyance – Dieu l’a placé à vos côtés afin que vous soyez pour lui, pour elle témoin. Car l’Esprit de Dieu ne nous tombe pas dessus comme un bloc de béton, Dieu s’approche de nous à travers nos prochains, à travers leur témoignage, témoignage en actes – des simples actes d’amour et d’entraide, voilà où se cache la puissance de Dieu ! témoignage en paroles. Oui, si l’incroyance d’un proche nous rende perplexe – que cela ne nous décourages pas ! A nous d’être témoins – et Dieu, qui peut tout, et qui veut le bien de tous les humains fera le reste. Tendrement, avec patience…

  Témoignage en actes – combien de personnes ne se sont pas écartés de l’Eglise et de l’Evangile qui forcement nous rassemble en Eglise (l’un et l’autre vont nécessairement ensemble), parce qu’on y faisait trop de discours et parce que les comportements étaient trop peu en cohérence avec ces discours ! Alors des actes d’amour et de solidarité sans trop de parlottes – voilà ce dont le monde d’aujourd’hui a sûrement le plus besoin – un monde qui en général souffre d’un trop plein de belles paroles creuses. Des simples actes d’amour et de charité – voilà la voie par laquelle Dieu aujourd’hui veut toucher nos prochains.

  Témoignage en paroles – oui, toujours. Mais soyons modestes. Pas de paroles dont on n’est pas sûr qu’elles puissent être suivi d’actes. Paroles tout de même. Car nos actes d’amour, nous les accomplissons non pas parce que nous serions bons, mais parce qu’il nous est donné de croire que Dieu est bon. Et c’est cela qu’il nous est demandé d’expliquer – par des paroles. C’est au nom de Jésus, incarnation du Dieu d’amour, que nous faisons ce que nous faisons – voilà ce dont nous avons à témoigner, aussi en paroles – en parlant de ce que Jésus a fait, de ce qui a été accompli en lui et de l’espérance qui en résulte. En paroles – paroles qui s’inspirent de la Parole biblique.

Paroles adressées à nos prochains – et parmi nos prochains, oui pourquoi pas mettre en première place nos enfants. Non, comme nous ne pouvons pas croire par nous-mêmes, il nous est aussi impossible de donner la foi à d’autres. C’est Dieu qui fera cela. Par contre, ce qui nous est demandé c’est de « préparer le terrain ». C’est de parler de ces hommes et de ces femmes que la Bible nous présente – toutes ces vies tourmentées qu’un beau jour Dieu a visitées et transformées. C’est parler de Jésus, de ce qu’il a fait et dit – de ce qu’il s’est identifié à nous, même dans notre ultime misère, par amour pour nous – amour divin. A nous d’amener ainsi le prochain, l’enfant au bord du chemin où Jésus passe – pour que quand il passe lui, Jésus, puisse l’appeler et pour que ce prochain, cet enfant puisse librement répondre à cet appel : « tu est le Christ » - c’est-à-dire, celui que j’ai attendu, « le Fils du Dieu vivant ». Librement se donner à celui qui donne tout, qui peut tout, qui fait tout.

Et de tout cela, le baptême en est un signe fort.

  Le baptême nous inscrit dans une histoire – longue histoire de l’Eglise, communauté des croyants, histoire aussi de familles, membres de l’Eglise. « Heureux es-tu, Simon fils de Jonas » - dit Jésus à Simon-Pierre. Fils de Jonas – voilà que Jésus fait appel à la filiation dans laquelle Simon-Pierre s’inscrit – parents, histoire familiale, histoire d’un communauté. Important – de l’ordre de la « préparation du terrain ». Lors du baptême d’un enfant, les parents s’engagent à ce que cet enfant apprend à connaître les témoignages de la foi de celles et ceux qui l’ont précédé dans l’histoire, à commencer simplement par le témoignage contenu dans la Bible. Mais Jésus d’ajouter : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela » - à savoir que lui, Jésus, est l’expression parfaite de l’amour invisible du Dieu éternellement vivant : « mais Dieu le Père qui est aux cieux ». Oui, la foi – elle ne peut être autre qu’un don de Dieu, affaire d’un lien direct entre le croyant et son Seigneur. Son Esprit l’animera – et le fera grandir en grâce et en sagesse.

Amen 

 

                                                                                                Gaspard Visser’t Hooft