Dimanche 31 août. Sur Matthieu 12, 15 –21, « Il ne brisera pas le roseau froissé… »                                                  

 

 

Chers amis, il existe un discours qui profondément m’agace – du moins, dès lors qu’il est tenu au sein de l’Eglise. C’est le discours de la performance. Ce discours a sans doute sa place dans le monde des affaires – l’industrie, le commerce – en somme le monde de l’économie. Mais qu’il reste cantonné là et qu’il n’aille pas envahir des domaines où il n’a pas sa place – s’il vous plaît ! Le sport – à la rigueur. Mais pas l’Eglise ! Ce serait un contresens. Ce serait trahir le message fondamental qui porte l’Eglise, qui est sa raison d’être. Oui, le trahir…

 

Et malheureusement, ce discours de performance risque fort de contaminer nos esprits, à nous toutes et tous – on y peut rien, nous sommes des êtres de notre époque. Il s’agit donc d’abord d’en être bien conscients, et ensuite de se forger une attitude de critique par rapport à ce discours. Oui, il s’agit pour nous de la cohérence entre notre témoignage de chrétiens et le message sur lequel notre témoignage se fonde.

 

Aux yeux de Dieu, chers amis, la valeur de l’Eglise ne se laisse pas chiffrer. La valeur qu’a une Eglise aux yeux de Dieu ne dépend pas de sa performance – performance au sens que généralement l’on donne au mot. Pour l’Eglise se serait des foules aux cultes, beaucoup de jeunes, beaucoup d’activités, une louange qui fait vibrer – en somme, une Eglise bien visible, débordant de signes visibles de la foi. Chers amis, si l’on se fixe trop sur cette vision d’une Eglise performante, cela nous amène forcement à dévaloriser les petites assemblées, la présence des personnes âgées dans l’Eglise, la spiritualité jugée trop discrète des uns et des autres, le témoignage qui consiste en l’aide aux plus démunis et en l’action sociale et humanitaire plus en général dès lors qu’il se fait sans tapage. Oui, c’est du coup ce qu’on risque de dévaloriser, voir mépriser.

 

Le passage que nous avons lu aujourd’hui est comme un avertissement contre cette façon de voir les choses, basée sur le discours de la performance. Chrétiens, nous sommes disciples de Jésus-Christ, c’est-à-dire que c’est son chemin que nous suivons. Et son chemin n’est pas un chemin de la performance – c’est un chemin de discrétion, d’humilité, chemin de perdants aux yeux du monde. Oui, c’est ce que Jésus lui-même nous rappelle dans notre passage d’aujourd’hui. Il vient de guérir un homme qui avait une main paralysée, ensuite il est dit qu’il guérit tous ceux qui le suivirent – c’était avant que Jésus nous adresse son avertissement. Après, le voilà qui guérit un possédé sourd et muet. Quelle belle performance ! Non, dit Jésus, qui commence par exiger, de façon sévère, qu’on ne l’ébruite pas, ces guérisons, ces performances. Non, dit-il en citant un passage du livre du prophète Esaie dans lequel est présenté le Messie, l’élu de Dieu qui sauvera les hommes. Ce Messie, cet élu de Dieu – en qui Jésus nous invite à reconnaître lui-même, est un serviteur humble et discret, qui ne fait pas de bruit sur les places, qui ne veut pas qu’on lui consacre un culte de la performance  – et qui plus est : il est tendre et patient…

 

Oui, tendre et patient : il ne brise pas le roseau froissé, il n’éteint pas la mèche qui fume encore – qui s’étiole, il est dit dans Esaie, d’où la citation est tirée, mais qui fume encore. Chers amis, ce sont quoi, ce roseau ployé, cette mèche qui s’étiole mais qui fume encore – et à qui le serviteur de Dieu, le Messie – c’est-à-dire Jésus-Christ refuse de donner le coup de grâce ? J’en ai parlé vendredi dernier avec un détenu de prison – ensemble nous avions lu le passage. Pour lui, le roseau ployé, la mèche qui s’étiole – c’était lui-même, dans sa cellule. Moi, ma première réaction était de penser  à l’actualité de cet été– à ces personnes très âgées vivant toutes seules. Il fallait une catastrophe sanitaire – comme on dit, une canicule, pour qu’on découvre leur existence et leur misère. Des mèches qui fument encore… Et on peut penser à d’autres. O oui – il n’y a pas de société dans laquelle il n’y a pas des êtres ployés sous le fardeau de la vie, des circonstances – qu’il les aient eux-mêmes engendrées, ces circonstances ou pas. Vous les voyez, ces êtres qui rasent les murs au lieu de se mouvoir librement, franchement, la tête haute en plein milieu de la rue ? – ils s’accrochent à leur petit espace sous le soleil, mais il est bien petit, ce petit espace à la marge qui est le leur. Roseaux froissés, mèches qui s’étiolent mais qui fument toujours…

  Déjà le prophète Esaie l’avait compris – Jésus nous le rappelle, en citant Esaie : dans un culte de la performance il n’y a pas de place pour eux. Pour qui l’objectif est la performance il n’y a pas de raison pourquoi on ne briserait pas le roseau froissé, pas de raison pourquoi on ne n’éteindrait pas la mèche qui s’étiole. Ca fait désordre, ces roseaux froissés, quelle perte de temps que d’attendre à ce que la mèche s’éteigne d’elle-même. Il ne peut être dit de façon plus claire qu’il ne l’est dit justement dans notre passage : le culte de la performance va de pair avec un manque de tendresse envers ainsi qu’un manque de patience avec les plus faibles parmi les hommes. On brise le roseau froissé, on éteint le mèche qui s’étiole, et on en parle plus, et en avant de performance en performance. Plus rien qui nous encombre.

 

Jésus a cité Esaie – bon juif, connaissant bien sa Bible, il a du connaître le grand récit de la marche du peuple Israël au travers le désert. Or il y a là une petite épisode que je considère comme une perle : l’épisode de la maladie de Myriam, la sœur de Moise. La voilà Myriam, atteinte par la lèpre – bon, elle l’a cherché elle-même en fâchant Dieu pour avoir osé exprimer son mépris pour sa belle-sœur, qui était une koushite, autrement dit une noire. Dieu lui donne un sévère avertissement en la rendant lépreuse. Heureusement pour elle, Moise intercède pour elle et la voilà guéri. Toutefois, il va falloir qu’elle s’écarte loin du peuple pendant sept jours avant qu’on puisse à nouveau la considérer comme tout à fait pure – c’était la logique de l’époque. Maintenant, qu’est-ce qu’on nous raconte ? Eh bien, le peuple va rester sur place tout au long de ces sept jours – pour l’attendre. Et Dieu sait que le peuple avait hâte d’avancer afin de quitter au plus vite ce lieu détesté qu’était le désert.  

 

J’aime ces petites histoires dans la Bible qui nous parlent de patience envers les malades, de tendresse envers les vieux. Comme cette autre petite histoire qui nous raconte la vieillesse du roi David. On le couvrait de vêtements – il est dit (1 Rois 1), mais sans pouvoir le réchauffer. Alors on lui cherche une jeune femme pour lui tenir compagnie. Elle lui tiendra lieu de femme, elle partagera son lit – et, il est dit : enfin David aura chaud. 

 

Quand Jésus guérit des pauvres personnes, des jeunes, des vieux, il a dû penser à ces histoires pleines de tendresse et de patience. Ses guérisons n’étaient jamais des performances – au contraire, ses guérisons étaient comme l’expression de son refus du culte de la performance : il se tournait vers ceux que le culte de la performance risquait de mettre à l’écart, de briser, d’éteindre comme on éteint une mèche, - oui, plein de tendresse et de patience : voilà la guérison !  Voilà ce qui guérit ! Tu es un roseau froissé ? – eh bien, tu es toujours un roseau. Ta mèche s’étiole ? – eh bien, tant qu’elle fume elle fume. Tu es ce que la vie a fait de toi, un être blessé, plein de cicatrices partout, découragé, souvent si triste ? – eh bien, tant que tu es, moi je suis là. Chers amis, cette présence tendre et o combien patiente, voilà notre guérison.

 

Et serait-ce pareil pour l’Eglise ? Je le crois, j’en suis sûr. Fi ces Eglises qui se sont fait leurs cet esprit de la performance ! Elles n’ont rien compris. Leurs performances, ça marche pendant un certain temps – vite cela s’avère être du vent. Une Eglise à la suite de Jésus-Christ, c’est une Eglise qui se sait humble, servante ; son action est discrète, puisque la tendresse est discrète, puisque la patience est discrète – et voilà qu’à travers elle Dieu fera des miracles. Des roseaux ployés se relèveront, des mèches fumantes se rallumeront.

 

Non, nous n’avons pas besoin de performances pour croire.

Heureux ceux qui croient sans avoir vu, et qui discrètement et humblement vont leur chemin à la suite de Jésus-Christ – eux verront.

 

Amen