L'esprit de Sacrifice

Chers amis, Satan existe ! Oh, ce n’est sûrement pas une espèce de bonhomme avec des cornes plantées sur la tête, une queue derrière et des pieds fourchus. Et drapé autour de lui un ample manteau écarlate. Mais il existe, c’est simplement la force du mal – cette mystérieuse force qui s’oppose à l’œuvre du Dieu d’amour. Non, je ne peut concevoir que la foi chrétienne fasse abstraction de Satan. « Vous croyez au diable » - c’est ce qu’on me demande parfois. Et quand je dis oui, cela arrive qu’on me regarde avec un petit air narquois. Comme si y croire serait de l’ordre de la superstition. Bien sûr, on ne peut pas enfermer cette grande force du mal dans une représentation – le bonhomme aux pieds fourchus ; cette force, c’est le dragon aux sept têtes de l’Apocalypse : ici on écrase une tête, là se lève une autre et tout recommence… Oui, comme un serpent elle se glisse partout, elle s’infiltre partout : aucun édifice humain, état, système, pensée n’est à l’abri. Le pauvre disciple Pierre – il était le tout premier à confesser que Jésus est le Christ, le fils du Dieu vivant (comme nous avons vu la semaine dernière), et Jésus lui expliquait par la suite qu’en disant cette confession il a été directement inspiré par Dieu, et le voilà qui, tout de suite après, se fait porte-parole de Satan ! Bel avertissement, que ce passage que nous venons de lire ! Ce n’est pas parce qu’on confesserait sa foi chrétienne qu’on serait à l’abri des assauts sournois de cette grande force du mal, que Jésus lui-même appelle Satan. Que cela nous rende toujours vigilants, alertes ! Oui, critiques – ce n’est pas parce que telle ou telle personne serait un si grand théologien, ou homme d’Eglise, ou prophète, ce n’est pas parce que telle ou telle serait si manifestement une personne débordante de foi, que du coup nous serions dispensés de l’effort de bien mesurer les paroles qu’elle profère. Il n’y a que la parole du Christ qui soit pur, toute parole humaine – même la plus édifiante est forcement tâchée par quelques petites goûtes de poison. Nul n’a la parole de vérité si ce n’est le Christ – et nous, c’est ensemble, vigilants, critiques, qu’avec l’aide de Dieu nous cheminons vers la vérité…

  Voilà le premier message que nous pouvons tirer de notre passage d’aujourd’hui.

Une deuxième leçon serait la suivante : Puisque Satan – c’est-à-dire la force du mal existe, il existe bel et bien des choses qui soient incompatibles avec le message que par sa Parole, à travers le Christ, Dieu nous transmet. Et comme nos propres pensées et nos propres paroles ne sont jamais purs – puisque par nous-mêmes nous n’arrivons jamais à empêcher au Mal de s’y faufiler dedans, pour nous la Parole divine, elle pure, se présente toujours comme une parole radicalement autre. « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins » - nous déclare Dieu par la bouche de son prophète Esaie. Voilà chers amis, un état de fait qui nous a toujours semblé insupportable. O, on veut bien accorder à Dieu la dernière parole, par une sorte de belle courtoisie, mais la considérer comme une parole qui annule nos propres paroles, puisque étant radicalement autre, cela nous dérange profondément. Pourquoi ? Eh bien parce qu’y croire – à la parole radicalement autre de Dieu, impliquerait du coup un sacrifice – le sacrifice de soi-même, c’est-à-dire de l’ensemble des pensées et des convictions qui jusque là nous ont portées et dans lesquels jusque là nous nous étions si confortablement installés. Non, la parole divine n’est pas comme le couronnement de la plus haute pensée humaine – comme le voudrait une certaine théologie se disant libérale ! - Comme une cerise sur le gâteau… Les humains, quel que soit d’ailleurs leur religion, arrivent par eux-mêmes à élaborer des systèmes de pensée marqués par la plus grande sagesse, sur lequel Dieu posera par la suite le sceaux de sa parole. Voilà une idée tout à fait étrangère au message biblique, qui, elle, insiste, et insiste sur la radicale discontinuité entre la pensée humaine et la parole divine. La dernière annule la première. Point. Dur ! Dur et insupportable pour nous qui vivons en une époque qui refuse le sacrifice – oui, le simple choix, le « ou bien ceci, ou bien cela » et qui se berce dans l’illusion du « à la fois ceci et aussi cela », autrement dit qui soit marqué par l’esprit d’accumulation, avec comme conséquence inéluctable l’idée molle du tout se vaut et l’anesthésie de l’esprit critique.

  « Quiconque perd sa vie à cause de moi, l’assurera » - chers amis, que cette parole dure et insupportable aujourd’hui encore nous réveille ! Oui, rien moins nous est demandé que de faire le sacrifice de nous-mêmes, donc aussi de l’ensemble des pensées et des convictions sur lesquelles nous nous étions reposées jusqu’ici, condition – seule condition pour que nous puissions en toute vérité orienter nos vies, nos pensées et nos paroles sur la personne du Christ, en qui l’amour de Dieu s’est révélé à nous, humains. Et nous voilà, inspirés par une parole radicalement autre que toute parole humaine, si belle soit elle en apparence – nous voilà qui devenons des personnes critiques. Critiques, voire trouble-fêtes…

Critiques. Certes, nous voulons bien prier pour les familles de ces deux fillettes assassinées en Angleterre – prier de tout notre cœur, tristes, révoltés, mais non sans espérance. Et nous le ferons, comme pour la famille de cette jeune fille massacrée dans la Somme. Certes. Et ce que je vais dire par la suite n’enlève rien à la gravité de ces faits évoqués. Toutefois, voilà que nous nous posons aussi quelques questions. Pourquoi pensons-nous par la même occasion si peu à ces centaines de milliers d’enfants et de jeunes dans notre monde, écrasés par la misère et la pauvreté, qui sont des situations provoquées par un système économique mondial dont nous, ici en Europe, tirons les bénéfices, mais qui crée un véritable enfer dans une grande moitié de notre globe ? Et puis – oui, c’est bon, c’est nécessaire de s’inquiéter pour nos enfants, pour nos jeunes : c’est ce qui est par exemple à la base de cette dénonciation massive du fléau de la pédophilie que nous voyons aujourd’hui. Mais quitte à ne parler que de cela, nous risquons d’oublier qu’un danger non pas plus grave, mais certainement mille fois plus vaste les guette - nos enfants qui représentent l’avenir : la simple destruction de la terre, que ce soit suite à la pollution provoqué par nos industries ou que ce soit suite à la politique agressive de certains dirigeants mondiaux. Ne serions-nous pas en train de nous fixer sur certains problèmes à fin de volontairement en oublier d’autres, dont la solution nous coûterait bien plus d’efforts et de sacrifices que cela nous coûte de nous indigner face aux premiers ? Car, chers amis – il me semble que cela est devenu tout à fait évident : si nous, habitants des pays riches, n’arrivons pas à faire des sacrifices – concrètement à radicalement changer notre train quotidien de vie, notre consommation, une grande catastrophe sera imminente. Et c’est là aussi que la parole du Christ nous interpelle : « Quiconque perd sa vie à cause de moi, l’assurera ». Non, cela ne marche plus, le slogan qui dit que le développement économique du premier monde à la longue sera bénéfique pour le monde entier. C’est l’illusion du « à la fois et aussi ». A la fois gaspillage chez nous, et prospérité pour le tiers monde. Et entre temps des dizaines de milliers de personnes qui meurent faute de nourriture, faute d’avoir les moyens pour se faire soigner. Pourquoi eux ? Il nous est demandé des sacrifices. Point.

Ce qui veut dire arrêter toute activité économique ? Elever des chèvres sur le Causse du Larzac ? Non – bien sûr que non. Ce qui veut dire par contre être intelligent. Ne pas consommer à la sauvage, comme nous le faisons, mais consommer avec discernement – voilà ce qui est déjà un sacrifice. Faire l’effort, prendre le temps de transformer notre façon de consommer en un véritable art de consommer : choisir les produits dont on sait que le plus gros des bénéfices ne disparaît pas dans les poches d’une poignée d’intermédiaires, mais dont on sait que les producteurs en reçoivent la part juste, réduire l’achat de produits dont on sait que la fabrication provoque de la pollution et opter pour des produits sains, et caetera. Vous dites, c’est peu faire cela. Ma façon de consommer, ce ne peut être qu’une goûte d’eau dans l’océan. Certes, chers amis – mais ça, ça c’est quelque chose qui jamais ne nous a découragé ! Vous vous rappelez de la graine de moutarde ? Elle devenait l’arbre la plus haute… Ce qui méprise ce qui est petit, ne mérite pas ce qui est grand. 

Mais j’arrête. A moi de vous rappeler que notre foi nous amène forcement à un esprit de sacrifice. Sacrifice de nos propres pensées, de nos comportements habituels – afin de nous calquer sur la pensée, sur la vie de notre seul Seigneur Jésus-Christ. Ce qui fait de nous des personnes critiques, responsables, charitables. Oui, à la suite du Christ, Lui qui a annoncé la bonne nouvelle aux pauvres, qui a livré sa vie pour nous, en vivant sacrifice, et nous a ainsi libéré de la force du mal, afin que nous puissions entrer dans son Royaume d’amour et de joie et de paix.

                                                                                                                      Gaspard Visser’t Hooft